Les chroniques du Passeur d’Ames : les vieux du village

La Lorraine est terre de batailles et d’invasion. Les grandes guerres y sont passées, laissant des villages détruits, des champs de bataille couverts de corps, de nombreux morts sans sépulture.

Ce samedi, je suis allée dans un de ces petits villages meusiens, perdus dans la nature et qui semble si paisibles.

Pourtant, les nuits d’hiver, l’amie qui m’avait appelé à l’aide, fuyait la maison lorsque son compagnon était retenu par son travail au loin. La maison était lourde et elle avait peur.

En arrivant, on pouvait sentir la présence des ames. La maison voisine, vide d’habitants, était pourtant bien remplie de personnes mais plus de vivants. Dans le jardin de la maison à libérer, coquet avec sa jolie piscine couverte, je ne voyais que des soldats morts, allongés face contre terre, sur le sol.

Dans le long couloir, l’avancée vers la pièce principale faisait monter l’hostilité du lieu.

Il y avait le grand salon et la cuisine. Le passeur d’ames est toujours attiré sur les lieux précis où se tiennent ceux qui attendent qu’on les délivre. Il y avait là une femme, agée, petite, fragile et triste. Une petite dame qui me proposait de m’asseoir dans le canapé du salon pour expliquer.

Quand je travaille, j’ai besoin d’être assise au sol, alors je m’y suis rapidement laissée glisser, m’excusant auprès de la vieille dame de mes manières peu protocolaires. Et là j’ai vu le vieux monsieur, Jules, une casquette grise aplatie sur la tête, une grosse moustache comme on en fait presque plus, des sabots aux pieds. Il se tenait de l’autre coté, à l’angle de la baie vitrée, Marie, la vieille dame, l’avait rejoint et derrière eux, un groupe, là, sans bouger, portant tant de tristesse sur eux.

Il a commencé par dire que ‘l’Allemande, là, il faut qu’elle foute le camp ». L’Allemande, quelle Allemande? Et j’ai appris que la mère de mon amie était allemande d’origine. C’est bien la femme du lieu qu’il voulait voir partir. Et ça expliquait ses nuits de peur, seule dans la maison.

Que c’était il donc passé pour qu’il soit si hostile à une personne qu’il identifiait comme d’une nationalité précise?

Et là ils ont raconté et j’ai vu. Une église, et autour le jardinet rond et le petit muret qui entoure le tout. Des hommes en armes, des prussiens a t’il dit. Il y avait une douzaine de personnes, trois femmes, des hommes, tous des anciens, aucun jeune, pas de femme ou d’homme d’age mur. Les jeunes femmes, les mères avaient fui avec les enfants à travers les bois, les hommes, « ils sont tous partis à la guerre déjà et ils les ont surement déjà tué » m’a dit Jules.

Les soldats ont rassemblés les anciens et « ils nous ont tiré comme des bêtes ». Oh seigneur, ces quelques personnes agées, assemblées, mises en joue et abattues. Pourquoi ce geste gratuit? Pourquoi ces morts brutales? Pour ne pas qu’ils parlent, pour ne pas qu’ils donnent les positions de l’armée qui avançait.

« Sans curé, sans église » a dit Jules. Pas de sacrements, pas d’enterrement. Pour les gens d’alors, si croyants, si religieux, il n’y avait eu aucun respect de leur être. Le village a  été détruit, semble t’il incendié, odeur du feu, crépitement des flammes, fumée sombre et épaisse. Et les pauvres vieux n’ont pas été décemment enterrés ‘pas de curé, pas d’église ». Ils étaient là depuis lors, attendant, rassemblés, qu’on les aide à partir, qu’on leur rende un dernier hommage, qu’on les voit, exister encore un peu pour pouvoir « mourir » en paix.

Les précedents occupants de la maison, ceux qui l’avaient batie, et qui l’aimaient beaucoup, était partis, sans vraie raison vraiment, au regard du petit paradis caché qu’ils s’étaient construits. Le propriétaire actuel, lui, avait dit qu’il allait prendre bien soin de ce petit havre. Et dire celà c’était comme une promesse à Jules, Marie, la dame de la cuisine et aux autres. Prendre bien soin de la maison, c’était prendre soin d’eux.

Ils avaient attendu et ne voyant rien venir, Jules, surtout, était en colère. Alors la maison devenait lourde et désagréable à vivre, il ne parvenait toujours pas à vraiment s’y installer.

Les écouter, verser les larmes que le chagrin de morts stupides provoque, leur promettre d’aller bruler un cierge à leur mémoire, un geste anodin, mais pour eux si important, leur a permis de partir, de demander pardon à « l’Allemande » de lui en avoir fait voir, lui donner de bons conseils pour son avenir. Jules était un sage qui avait son franc parler et son accent « bien de par ici » pour le faire, le Passeur d’Ames se doit de dire les mots et de traduire l’accent aussi, parce que c’est respecter celui qui ne peut plus dire à part à travers lui.

Ils m’ont demandé « et ceux du dehors? » pour les soldats allongés dehors sur le sol. « Relevez les, emmenez les ». Alors ils les ont emmenés avec eux, vers la Lumière, là où toutes les ames doivent aller parce que là et là seul est leur place.

C’était un samedi après midi en Meuse, il n’y avait pas de drame atroce et familial, pas de sorcellerie, juste un drame si triste, celui que les guerres provoquent. Parce que l’homme oublie que l’autre est un autre lui même et qu’il lui doit autant qu’il se doit à lui même. Paix sur ceux que nous avons liberé samedi et sur tous les autres en attente quelque part.

Plein de Lumière!
Mao

À propos de Mao

Energéticienne, passionnée par les autres et l'étude de l'Energie sous toutes ces faces.

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